Rentrée d'hiver 2022

Catherine Leroux, « L'avenir » (Asphalte) : La renaissance de Detroit

Catherine Leroux - Photo © Audrey Wilhelmy

Catherine Leroux, « L'avenir » (Asphalte) : La renaissance de Detroit

En mettant en scène une femme décidée à redonner vie à une ville abandonnée, la Québécoise Catherine Leroux signe une fable d'anticipation pleine d'espoir. Tirage à 2500 exemplaires.

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Par Cédric Fabre ,
Créé le 06.01.2022 à 09h00 ,
Mis à jour le 06.01.2022 à 09h30

Gloria, la soixantaine, emménage dans la maison de sa fille Judith, transformée en taudis, dans une de ces rues défoncées des faubourgs de Fort Detroit, où « l'impermanence des objets, leur fragilité face aux éléments crèvent les yeux. La chaussée disparaît par morceaux, les trottoirs se désagrègent [...] Les maisons sont éventrées, écartelées par le feu et l'abandon, la nature revient les posséder, elles se laissent dévorer. » C'est devenu un lieu sans foi ni loi, où les croque-morts ne se déplacent même plus... Judith a été assassinée et ses deux filles Matilda et Cassandra ont disparu, peut-être enlevées par le tueur. Décidée à les retrouver, Gloria se lie avec sa voisine Eunice, dont le père vient lui-même d'être écrasé par un chauffard. Tout en apprivoisant ce nouvel univers, Gloria apprend que Judith, qui était toxicomane, maltraitait ses deux enfants. Gloria se questionne alors sur son propre rôle de mère : pourquoi Judith était-elle une enfant si étrange, qui mangeait de la terre et faisait ses premières fugues à l'âge de 7 ans ?

C'est dans les paysages, faits de destructions, de cette grande cité postindustrielle, ancienne capitale de l'automobile qui avait commencé à péricliter dans les années 1980, que -Gloria va devoir faire des choix la menant à la réconciliation, ne serait-ce qu'avec elle-même, grâce à l'aide de quelques éclopés et marginaux idéalistes. On croise quelques figures remarquables, comme Salomon, féru d'histoire et de jardinage, qui transforme les friches en immenses potagers et les anciens solariums en serres, ainsi qu'une communauté d'enfants fugueurs, orphelins, abandonnés, rendus à la vie sauvage, qui vont peu à peu réinvestir la ville. Salomon évoque le passé français de cette grande ville, au sud de l'Ontario, et face aux cimetières de voitures, il évoque les grandes chaînes automobiles de jadis, « le ventre de la ville, un utérus qui formule des automobiles comme d'autres des promesses ou des lois ».

Dans L'avenir, Catherine Leroux s'est bien entendu inspirée de Detroit pour reconstituer une ville − presque − imaginaire, où les habitants les plus pauvres parlent un français mâtiné d'expressions québécoises, parce que c'était la langue des moins-que-rien et qu'elle constituait une sorte de code secret permettant de ne pas se faire comprendre des patrons. Cette invention d'une langue bariolée et imagée est l'une des éblouissantes trouvailles littéraires de l'auteure. « J'ai voulu imaginer une renaissance, comme toutes les renaissances que nous nous devons, que nous devons à notre monde », écrit-elle en postface du roman. Au fil d'une poignante utopie, elle rend compte de la façon dont les villes, dotées d'une âme, vivent et meurent, et parfois, miraculeusement ressuscitent. Bien loin des sempiternels et déprimants romans postapocalyptiques, L'avenir s'étire comme une exaltante chronique quotidienne où Gloria, tout en se fiant à son horoscope, dessine avec ses amis un avenir possible pour une communauté qui renoue enfin, après d'innombrables deuils, avec l'émerveillement.

Catherine Leroux
L'avenir
Asphalte
Tirage: 2 500 ex.
Prix: 19 € ; 304 p.
ISBN: 9782365331104

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