Dans le cercle restreint des professionnels du livre russe à Paris, Natalia Turine fait figure de franc-tireuse. La fondatrice des éditions Louison, une maison de littérature contemporaine russe « nommée en référence à la guillotine », précise-t-elle, éditrice notamment de l'artiste et réfugié politique Piotr Pavlenski, a repris en 2016 la Librairie du Globe, qui croulait sous les dettes. Ce lieu historique des lettres russes dans la capitale, créé en 1957 et sis boulevard Beaumarchais (3e arrondissement), « a longtemps été la librairie officielle de l'URSS et du parti communiste », rappelle cette fille de diplomate qui se définit volontiers comme anarchiste. La propriétaire, qui a placardé dans sa vitrine dès le début de la guerre des affiches jaunes et bleues et des slogans en soutien à l'Ukraine - « Paix en Ukraine », « Liberté à la Russie » - s'applique donc depuis six ans, et malgré les critiques, à renouveler sa clientèle et à sortir du client « typique, russophile et russophone, qui ne jure que par Dostoïevski et Tolstoï ». Celle qui a créé la collection « Dissidents » dans sa maison d'édition s'est toujours sentie un peu au ban de la communauté russe en France : « Je n'ai jamais été invitée à l'ambassade russe, je ne rentre pas dans leur logiciel. » Alors naturellement, ses mots se font sévères pour qualifier ses compatriotes, « à la merci des subventions du Kremlin et qui ont mangé dans la main de Vladimir Poutine », assure-t-elle. Natalia Turine, amplement sollicitée par les médias depuis deux mois, condamne aussi avec moins de vigueur les attaques contre la Russie littéraire et artistique, comme l'annulation d'un cours sur Dostoïevski dans une université milanaise. « Bien sûr que c'est mal. Mais les auteurs comme Dostoïevski sont au cœur d'un système réactionnaire, qui voit la Russie s'élever contre les hérétiques occidentaux et qui interdit tout nouvel air frais dans la culture », assène la blonde quinquagénaire.

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La devanture de la librairie Globe à Paris- Photo OLIVIER.DION

La situation internationale troublée, comme un grand coup de pied dans la fourmilière, lui amène enfin, depuis quelques semaines, la nouvelle clientèle qu'elle espérait voir pousser les portes de la Librairie du Globe. Un public moins connaisseur de la culture russe, mais plus avide de découvertes, et avec quelques recherches précises. « On nous réclame beaucoup de livres en russe, pour les enfants ukrainiens qui arrivent en France et qui sont russophones », indique-t-elle. Les demandes de dons affluent également. Dans son fonds, constitué pour moitié de livres en russe et pour moitié de traductions, Natalia Turine est allée piocher des ouvrages qu'elle a envoyés pour une somme modique en Bretagne. « Parce que dire que l'on soutient l'Ukraine, ça ne suffit pas ! », tonne encore la libraire et éditrice, qui relaie sur son site et ses réseaux tous les appels à manifester à Paris depuis le début du conflit. M. D.

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