Entretien

Simon Roguet : "Et si on achetait en compte ferme ?"

Simon Roguet, M'Li re. - Photo M'Lire

Simon Roguet : "Et si on achetait en compte ferme ?"

Spécialiste du livre pour enfants, Simon Roguet, qui vient de prendre à Laval la gérance de M'Lire où il est entré en 1998, prône une réflexion sur le système des offices et des retours, et explique sa stratégie pour séduire les adolescents à la veille du LH Forum consacré par Livres Hebdo, mardi 20 novembre à Paris, aux moyens de dynamiser la librairie jeunesse. _ par Cécile Charonnat

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Par Cécile Charonnat ,
Créé le 16.11.2018 à 00h00 ,
Mis à jour le 20.12.2021 à 08h44

Livres Hebdo : Quel regard portez-vous sur la production jeunesse ?

Simon Roguet : Nous bénéficions aujourd'hui d'une des littératures les plus qualitatives, inventives et créatives, qui nous offre un choix immense. C'est une sacrée chance que nous devons aux auteurs et aux éditeurs. Mais, revers de la médaille, on frôle la surproduction. Cela nous oblige, nous libraires, à nous confronter au problème de la sélection. Devant une telle affluence, il est de plus en plus difficile d'assurer une visibilité ne serait-ce qu'à l'ensemble de nos coups de cœur. Cette réalité est encore plus tangible dans les petites librairies.

Comment résolvez-vous cette équation ?

S. R. : Depuis deux à trois ans, j'ai opéré un changement significatif dans mes achats. Je me demande de plus en plus ce que je ferais si je devais acheter en compte ferme. Cette interrogation m'a amené à être plus tranché et à faire disparaître toutes les quantités moyennes. Soit j'élimine parce que je n'y crois pas, soit je prends à l'unité, soit je suis convaincu et j'achète suffisamment pour faire une pile. Cette approche a eu un effet très concret sur les stocks. Le taux de retours a baissé et j'ai plus de place pour présenter mes coups de cœur, sans pour autant déséquilibrer ni mon chiffre d'affaires, ni la part des éditeurs. En pratiquant ainsi, j'ai vraiment l'impression de mieux faire mon métier.

Cette démarche pose la question des offices et de la faculté de retour.

S. R. : Je m'interroge beaucoup sur ce système. Est-ce que les libraires ne se sont pas appuyés sur les retours pour acheter trop facilement ? C'est une question que l'on devrait tous se poser, et qui s'adresse à toute la chaîne du livre. De la même façon, la grille d'office est aujourd'hui une aberration. Elle ne devrait plus exister comme telle . Elle ne répond plus aux besoins des libraires et finit par ne provoquer que de l'insatisfaction.

Qu'apporterait, selon vous, l'achat ferme ?

S. R. : Outre l'amélioration des conditions économiques des libraires, il permettrait sans doute d'apporter des solutions aux auteurs pour compenser leur rémunération amoindrie, notamment en raison de la baisse des tirages. On voit d'ailleurs émerger des pratiques qui vont dans ce sens. Des auteurs rachètent leurs droits sur certains ouvrages, les auto-publient et les revendent en compte ferme, directement aux libraires. L'an dernier, au sein de l'association Sorcières, nous avons ainsi acheté directement à Thomas Scotto son album Rendez-vous n'importe où, qui était épuisé chez Thierry Magnier. Depuis, nous avons renouvelé deux fois ce genre d'opération d'achat ferme sur des projets portés par des éditeurs.

Il est rare que l'Association des librairies spécialisées jeunesse (ALSJ, réseau Sorcières) dont vous faites partie, organise des opérations commerciales. Est-ce une voie que vous allez développer ?

S. R. : L'ALSJ est née d'une réflexion autour de la littérature et de la librairie jeunesse, avec une visée plus intellectuelle et politique que purement commerciale. Son organisation découle de cette philosophie et diffère donc d'un groupement comme Canal BD. Maintenue depuis l'origine, cette ligne est difficile à réorienter aujourd'hui. Cela nécessiterait de nous mettre autour d'une table et de nous y plonger vraiment, ce que nous n'avons pas pris le temps de faire jusqu'au bout. Certes, l'action collective, notamment auprès des éditeurs, nous manque, mais cela n'empêche pas les librairies jeunesse de rester actives et dynamiques à partir du moment où elles sont menées par des professionnels motivés, compétents et qui font des choix.

La librairie jeunesse est confrontée à une fuite de sa clientèle adolescente. Les éditeurs constatent une chute des ventes des titres young adults. Comment endiguer cette désaffection ?

S. R. : Je ne sais pas si les deux phénomènes sont liés. La littérature young adult a subi une telle surproduction que cette baisse est logique et plutôt saine. Les collections fabriquées uniquement pour vendre vont disparaître au profit des textes qui apportent une valeur ajoutée. Reste que le lectorat adolescent est compliqué, et l'offre difficile à composer. Pour ma part, j'ai choisi de les conseiller comme je le fais pour les adultes. Je ne pense pas en termes de cibles, je m'appuie sur mon expérience de lecteur.

Mais pour conseiller les adolescents, il faut déjà réussir à les faire entrer dans les librairies.

S. R. : Chez M'Lire, nous avons cette chance d'être multispécialisés. Grâce à la BD et au manga, ils poussent la porte de la librairie. Mais pour les structures orientées uniquement jeunesse, la tâche est plus difficile. Diversifier son assortiment, en ouvrant des rayons adultes notamment, semble un bon moyen d'établir des passerelles et de garder les adolescents plus longtemps. Les mises en scène décalées de l'offre, par le biais de vidéos comme je peux le faire avec Onlikoinou, constituent aussi une solution, mais le retour effectif est difficilement mesurable. Je pense d'ailleurs que cela me sert plus auprès des éditeurs et de l'interprofession, qui me connaissent grâce à ces petits films.

Vous avez également créé un prix pour les adolescents, T'aimes lire.

S. R. : Oui, et il m'aide beaucoup. Grâce à lui, j'entre dans les collèges et les lycées, j'augmente donc ma visibilité. Surtout, il me permet de toucher directement les adolescents. En présentant la sélection du prix, je vois immédiatement ce qui les accroche. Par exemple, ils aiment qu'on leur parle des histoires et qu'on utilise un vocabulaire proche d'eux, moderne et détendu. Plus généralement, toutes les formes d'animation, de l'atelier au concours en passant par les lectures, sont devenues indispensables. Elles transforment la librairie en un lieu de vie et contribuent à la désacraliser. En venant pour autre chose que pour acheter un livre, écouter une histoire ou un concert par exemple, les gens n'ont plus peur de fréquenter une petite librairie. Cette attitude change tout. 

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