La 62e foire du livre jeunesse de Bologne s’est tenue du 31 mars au 3 avril, déroulant, comme chaque année, le tapis rouge aux professionnels de l’édition jeunesse. En dépit de l’essoufflement du marché et d’un contexte géopolitique en flux tendu, la manifestation a su prendre des airs de cours de récré pour grands enfants.
Cette année, 1 577 exposants issus de plus de 90 pays ont dévoilé au monde entier leurs productions. En croissance constante, les rangs de cette joyeuse cohue ont été rejoints par de nouveaux pays à l’instar de l’Albanie, du Guatemala, de la Thaïlande, de Madagascar ou encore de l’Azerbaïdjan. Des nouvelles recrues qui illustrent le rayonnement de la manifestation comme l’ambition du monde entier à vouloir développer une offre éditoriale particulièrement dynamique.
Prix en hausse, France en force
Toujours plus dense, la fréquentation de la foire a rendu quelque peu sportive la circulation dans ses allées. Côté français, le Bief, encadré par d’autres poids lourds du secteur comme l’École des Loisirs, Hachette, Bayard ou Auzou, a dénombré une soixantaine de maisons pour environ 170 professionnels accrédités. « Notre stand est le plus gros de la foire », s’est réjoui Nicolas Roche.

Pourtant, la conjoncture ne s’annonçait pas des plus favorables. « Le prix des stands a augmenté de 30%. Nous avons donc choisi de réduire la surface du nôtre, car il n’était pas question de toucher à la présence des éditeurs ou à la programmation », a fait savoir le directeur du Bief. Pour pondérer l’inflation, plusieurs professionnels ont même écourté la durée de leur séjour en Émilie-Romagne, désertant la foire dès le mercredi soir.
Des agendas complets
Malgré cette nouvelle organisation, les plannings des représentants de droits français n’ont pas maigri. Si les acquéreurs ont pris le temps de déambuler d’un stand à l’autre, lancés dans un repérage méticuleux de nouveautés étrangères, les vendeurs ont plutôt vu les tête-à-tête se succéder sans grand répit. « Les rendez-vous sont souvent fixés deux à trois mois en avance et calés à la minute près », nous a glissé Pauline Lamotte, chargée de droits pour les éditions Flammarion et Sarbacane.
Pour certains, le programme est même plus chargé que les années précédentes. Et ce, en dépit de l’année difficile que vient de traverser le marché français de la jeunesse. Marqué par un retour à la normale après des années de ventes record, ce dernier connaît désormais un second écueil : la baisse généralisée de la lecture chez les jeunes, accaparés de plus en plus tôt par les écrans.
Des préoccupations internationales
« Nous héritons désormais d’une génération d’enfants marqués par le Covid et dont l’apprentissage de la lecture a été plus difficile », a détaillé Cécile Térouanne, directrice générale de Hachette Romans, HLab/BMR et Le Livre de Poche Jeunesse. Mais ces difficultés ne sont pas inhérentes à la France. « C’est un constat partagé par nos confrères allemands, italiens, espagnols, américains qui s’interrogent, globalement, sur l’avenir de la "literacy" », a-t-elle ajouté.

Face à ce contexte de lecture plutôt morose, les éditeurs ont voulu répondre par la résilience. « Nous ne sommes pas encore totalement abattus. Au contraire, l’intérêt reste immense », a commenté Marie Dessaix, directrice des droits internationaux pour Nathan, Syros et L’Agrume (Editis). Outre le pouvoir d’attraction des albums illustrés et de la non-fiction à la française, la chargée de droits cite également l’engouement immuable pour les classiques, à l’instar de Daniel Pennac, invité de marque de la foire.
« L’illustré et l’éveil fonctionnent très bien, surtout dans les pays d’Europe de l’est », acquiesce Elora Richard, assistante en droits pour Gründ (Edi8). Même son de cloche chez Gautier-Languereau (Hachette), spécialiste du segment, qui a intensifié sur les derniers semestres ses publications pour les plus petits. « Nous avons perçu une volonté, de la part des éditeurs étrangers, de revenir vers des images plus classiques, des valeurs refuges », nous a confié Anne Vignol, directrice des droits internationaux chez Hachette, annonçant le lancement, fin avril, de la collection « La bibliothèque des petits » chez Deux coqs d’or.
La BD jeunesse, une tendance qui s’exporte
Couronnée de succès en France, la BD jeunesse connaît également un écho balbutiant à l’international, encourageant les professionnels français à placer des titres judicieusement sélectionnés. « Les éditeurs étrangers ont tendance à préférer les séries déjà terminées ou les albums auto-conclusifs », a expliqué Olivier Galli, directeur des droits dérivés chez Glénat, qui a mis en avant la série Brume, déjà vendue en sept langues, ainsi que Bergères guerrières.
De la même façon, les représentants de Mediatoon ont privilégié les différents opus d’Emilie Kado, dont le premier tome figurait dans la prestigieuse liste des prix d’Angoulême, ou la non-fiction, avec le nouveau label BD de Seuil Jeunesse. « La BD jeunesse est une tendance très forte, mais je crois que la BD documentaire est le format privilégié à l’étranger. Et ça tombe bien, parce qu’il est plus difficile à installer en France où les concurrents sont gros et nombreux ! », a décrypté Marion Girona, manager des droits étrangers pour le groupe Fleurus.
Quand les petits acteurs voient grand
Les représentants de l’édition indépendante sont également de plus en plus présents à Bologne. Alors que Florent Grandin, patron de Père Fouettard, a cherché à alimenter sa nouvelle collection de BD, la toute jeune maison Scudéry a effectué des premiers pas prometteurs sur le marché des droits, grâce à ses titres destinés à un public « dys ». Le tout sous l’œil avisé de l’équipe de Fontaine O Livres.

« On remarque une véritable professionnalisation et l'augmentation de la qualité des éditeurs indépendants, ces dernières années, a relevé Gaëlle Bohé, directrice de l’organisme francilien. L’écart de présentation avec les grands groupes se réduit sur le stand du Bief ». Depuis deux ans, sa structure accompagne une demi-douzaine d’indépendants dans leur initiation à l’international, dans le cadre du Tour d’Europe de l’édition indépendante. Aux côtés de la maison Accès Éditions, Scudery poursuivra l’aventure en juin prochain, au Paris Book Market.
« Le contexte géopolitique commence à peser »
Malgré l’enthousiasme partagé aux quatre coins du salon, une certaine inquiétude a tout de même commencé à se diffuser, en fin de salon, tel un bruit de couloir. « Les éditeurs américains nous ont dit que ça allait être compliqué l’année prochaine. Les coéditions avec la Chine, par exemple, ne vont plus être autorisées à cause des taxes douanières, nous confiait Marie Dessaix, chez Nathan. On sent qu’il y a une inquiétude pour les achats à venir. Les éditeurs se disent qu’il faut acheter vite et maintenant ».

« Avant, les ouvrages en lien avec les thématiques LGBT+ étaient ultra demandés. Aujourd’hui, il est devenu très difficile, pour le marché américain, d’en parler », a également observé Alice Rocca, qui représente la maison engagée La ville brûle. « En Corée, le taux de change est défavorable, ce qui n’est pas très bon pour les échanges de droits », a ajouté Anne Vignol, chez Hachette.
Directement liés aux dernières mesures prises par le président des États-Unis Donald Trump, ces changements tendent à crisper les professionnels du livre, qui pourraient, à l’avenir, se montrer bien plus frileux dans leur choix. Mais alors que le monde change, une chose est sûre : l’échange de droits doit continuer.