Livres Hebdo : Un roman à hauteur d’enfant, c’est nouveau pour vous et très différent. Avez-vous décidé d’abandonner le polar ?
Joël Dicker : J'avais envie de faire autre chose, même si j’adore le polar, et j'en ferai encore. Mais il faut faire du polar parce qu'on se réveille le matin en se disant qu'on a envie de faire ça, et pas parce que mes derniers livres étaient des polars, qu'ils ont bien marché et que je dois désormais m'y cantonner. Je crois que mes lecteurs attendent de moi de l'authenticité.
Il y a pourtant bien une enquête, façon Club des cinq, même s’ils sont six, des flash-backs et des effets papillon qui font qu’on reconnaît votre pâte. C’est voulu ?
Ce n'est pas un polar, parce qu’il n'y a pas de meurtre, mais oui, il y a une enquête. Et je me rends compte, après coup, que les personnages d'enfant parsemaient déjà mes autres romans. Je pense à L’énigme de la Chambre 622 ou au Livre des Baltimore, dont toute une partie raconte l'histoire de Marcus et ses cousins. Le ton est proche de celui-ci, d’où le sentiment d’un univers familier. À moins qu’on écrive toujours le même livre (rires) ?
« La lecture est un élément essentiel de notre compréhension du monde »
Vous développez en postface avoir eu la volonté d’écrire un livre qui soit un croisement à la fois intergénérationnel et pluriculturel. Expliquez-nous.
C'est une constatation que je fais depuis des années. D’un côté, il y le pouls de l'industrie du livre qui, malgré le pic de lecteurs au moment du Covid, connaît une baisse drastique. Les gens lisent moins. Et puis, de l'autre côté, en tant qu’écrivain, je rencontre de nombreux passionnés qui me disent qu’ils ne lisaient pas avant et que mes livres les ont amenés à la lecture. Je dis « mes livres », mais pas en particulier, disons qu’ils ont trouvé à travers eux une lecture qui les a enthousiasmés, parce qu'ils avaient envie de savoir la suite, parce qu'il y avait du suspense, comme dans une série télé. Je me suis alors dit qu'il fallait que j'écrive un livre qui pourrait à la fois convenir aux gros lecteurs, ceux qui consomment un livre par jour, comme à ceux d’un livre par an, de même qu’à un enfant de 12 ans qui pense ne pas aimer lire. Je voulais trouver un terrain d'échange, un peu comme un Pixar au cinéma, ou le film du dimanche soir, qu’on partage en famille, qui permet de se retrouver, d’avoir du plaisir ensemble.
Pourquoi avoir choisi cependant de vous placer du côté des enfants ?
Je sens que j'ai besoin d'aller chercher des lecteurs, non pas là où ils sont déjà, pas dans les librairies, pas encore, mais de les inviter à s’y rendre, pour qu'ils comprennent qu'avec un livre, leur vie peut changer. Je pense que la lecture est un élément essentiel de notre compréhension du monde, qu'elle nous permet de mieux en appréhender les enjeux, de saisir ce qu'est une fakenews, d'avoir de l'empathie aussi. On a besoin de lecture pour se construire, il faut arriver à passer ce message que lire c'est génial, que c'est plaisant, amusant, distrayant. Dans un monde de plus en plus polarisé, où il est difficile de se réconcilier, je pense que la littérature doit être remise sur le devant. Il faut à nouveau rendre la lecture cool, c’est fondamental pour notre futur.
« Que reste-t-il de cette aventure humaine, une fois qu’on a fini un livre ? »
Un policier fesses nues, des blagues sur le papier cul, on ne vous connaissait pas cet humour.
L'humour, c'est tellement difficile… Je m’y essaie depuis très longtemps, parce que j'adore ça. Mais j’ai toujours tout coupé à la relecture. Quand on écrit quelque chose de drôle, on se dit tout d'abord : « ah tiens c'est marrant », et on rit. La première fois qu’on relit, c'est déjà moins drôle. On connaît la chute de la blague. Et puis la fois suivante, ce n’est plus drôle du tout et on coupe. Cette fois, j’ai dû conserver la réaction du premier moment, me faire confiance, et aller de l'avant sans couper tout le temps.
Par le truchement du rire, vous introduisez des notions très sérieuses, à la façon des moralistes, tels que l'inclusion, la tolérance et même le civisme. C’était important dans ce livre en particulier ?
Je me suis posé la question : au-delà de l'humour, de l'enquête et de tout ce qu'on met dans une histoire pour qu'elle soit plaisante, que reste-t-il de cette aventure humaine, une fois qu’on a fini un livre ? Alors j’ai eu envie de parler de l'autre, de la démocratie et d'utiliser la voix des enfants pour rappeler aux adultes leurs devoirs. En Suisse par exemple, le taux de participation aux élections se situe entre 30 et 40 %. C'est-à-dire que seulement moins de la moitié des gens votent. C'est dangereux, parce que ça affaiblit notre démocratie et je voulais rappeler à chacun sa part de responsabilité.