Le livre est-il l'avenir du journalisme d'investigation ?

Vendus en librairies, les mooks comme 6mois, XXI, La Revue Dessinée et Topo, accueillent aussi des enquêtes journalistiques au long cours. - Photo Olivier Dion

Le livre est-il l'avenir du journalisme d'investigation ?

Synonyme de liberté, le livre s'impose comme un écrin idéal pour accueillir des enquêtes de longue haleine avec un impact fort immédiat. Mais les journalistes qui y recourent le font dans une relation repensée avec la presse, en misant sur le plurimédia, plutôt qu'en rompant avec elle.

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Par par Alexis Lévrier ,
Créé le 17.05.2022 à 17h35 ,
Mis à jour le 18.05.2022 à 12h00

Ce n'est plus seulement un succès, mais un triomphe. Depuis sa sortie le 26 janvier dernier, l'ouvrage que Victor Castanet a consacré aux secrets du groupe Orpéa accumule les records : 13 000 exemplaires des Fossoyeurs se sont vendus en cinq jours, 72 000 en moins de trois semaines, et plus de 130 000 en deux mois, après douze réimpressions. Même si de telles réussites éditoriales sont évidemment très rares, les livres-enquêtes écrits par des reporters sont de plus en plus nombreux à connaître le succès depuis quelques années. Les journalistes politiques ont montré la voie et certains d'entre eux sont même devenus des personnages incontournables de l'édition, à l'image d'Ariane Chemin, Alain Duhamel, Raphaëlle Bacqué, Catherine Nay ou Franz-Olivier Giesbert. Mais dans les rayons des librairies comme dans les classements des meilleures ventes, les ouvrages publiés par des journalistes d'investigation occupent désormais eux aussi une place de choix. Le phénomène n'a bien sûr rien d'inédit ni de spécifiquement français. Mais la tendance s'accentue très nettement, et des journalistes comme Florence Aubenas, Denis Robert ou Marc Endeweld ont obtenu ces dernières années de véritables succès d'édition en publiant leurs investigations directement dans le cadre d'ouvrages.

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L'investigation en format livre.- Photo OLIVIER DION

Plusieurs hypothèses peuvent être invoquées pour expliquer ce phénomène, qui semble bien trop massif pour n'être qu'une vogue éphémère. La plus flagrante tient sans doute à l'efficacité instantanée que permet le recours au livre : ce support constitue à l'évidence un écrin idéal pour accueillir des enquêtes de longue haleine, avec la volonté d'un impact fort, immédiat, et sans les interruptions que suppose nécessairement la publication périodique. À l'issue d'une investigation de trois ans, Victor Castanet a par exemple bénéficié d'un effet de surprise et même de sidération en révélant dans son livre le scandale des Ehpad Orpéa. À l'image de l'auteur des Fossoyeurs, les journalistes qui choisissent ce format sont en outre, dans bien des cas, des reporters indépendants évoluant aux marges des grandes rédactions : pour eux, le livre est aussi synonyme de liberté, puisqu'il permet d'échapper à la pression de livraisons régulières dans un média « mainstream ». Par la souplesse qu'il suppose et l'indépendance qu'il permet, le livre a indéniablement de nombreux atouts. Mais faut-il en conclure pour autant que l'investigation est entrée dans une nouvelle ère, et qu'elle se fera désormais par le biais d'ouvrages beaucoup plus que dans les pages de la presse écrite ?

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Le journalisme et l'édition.- Photo OLIVIER DION

L'enquête journalistique et le livre : une histoire ancienne

Il semble difficile de répondre par l'affirmative à cette question, car la réalité est bien plus nuancée qu'il n'y paraît. Certes, la mythologie du journalisme d'investigation s'est en grande partie construite autour d'enquêtes publiées dans des quotidiens. Le scandale du Watergate est ainsi inséparable du Washington Post, de la même manière que l'affaire du Rainbow Warrior reste associée au Monde, ou que les scandales sexuels dans l'Église américaine sont indissociables de la cellule « Spotlight » du Boston Globe. Mais les liens entre cette forme de journalisme et le monde du livre sont en fait très anciens, et il n'y a rien d'étonnant à ce qu'ils perdurent aujourd'hui. L'investigation dérive en effet du grand reportage, qui s'est imposé aux États-Unis puis dans le reste du monde à la fin du XIXe siècle. Or, ces reporters sont restés fidèles aux liens étroits qui unissent la presse au monde de la librairie depuis l'émergence des premiers journaux au XVIIe siècle. Leurs enquêtes ont donc paru dans des journaux, mais elles ont aussi trouvé un prolongement sous la forme de livres, dans un jeu permanent d'emprunts et de reprises réels ou fictionnels.

Symbole s'il en est de cette forme de journalisme, le cas de Henry Morton Stanley est lui-même révélateur de cette porosité entre journalisme et édition. Sa rencontre en Tanzanie avec le Dr David Livingstone, à l'issue d'un périple de onze mois, n'a pas seulement donné lieu en effet à des articles dans le New York Herald : Stanley l'a aussi relaté dans un livre paru trois ans plus tard, qui a largement contribué à faire connaître son aventure et à forger sa légende. Au siècle suivant, des auteurs comme Georges Simenon, Albert Londres, Saint-Exupéry ou Joseph Kessel ont poussé plus loin encore cette volonté de jouer avec les frontières par nature très perméables entre le journalisme et le monde de l'édition. Du journal au livre, les limites entre réalité et fiction se sont même parfois brouillées. Ainsi, Kessel et Simenon, qui ont entamé une carrière de journalistes avant même leur entrée dans l'âge adulte, n'ont pas hésité à utiliser dans leurs romans des enquêtes journalistiques qu'ils ont d'abord conçues pour la presse. Ceux de la soif, publié chez Gallimard en 1938, est par exemple la reprise d'une enquête de Simenon parue d'abord dans Paris Soir, et consacrée à des disparitions suspectes survenues aux Îles Galápagos. Les modifications introduites par l'écrivain-journaliste pour passer du reportage au roman sont très restreintes, et se limitent pour l'essentiel à un changement des noms des personnages.

Cette contamination de la fiction romanesque par le journalisme d'enquête suffirait à le prouver : le reportage et l'investigation ont toujours été marqués par des échanges entre le monde de la presse et celui du livre. Même si le phénomène surprend aujourd'hui par son ampleur, il ne constitue donc en rien une trahison de l'histoire du journalisme.

Vers la transmédialité

Les ouvrages d'investigation qui triomphent aujourd'hui sont loin d'avoir perdu ce lien originel avec le monde de la presse. Ils s'inscrivent même plus que jamais, pour beaucoup d'entre eux, dans une stratégie visant à utiliser non seulement l'édition mais l'ensemble des médias pour multiplier les chances de rencontrer le succès. Tout en misant sur le livre comme outil de diffusion de leur enquête, certains journalistes déclinent ainsi leur travail sur d'autres supports, en amont ou en aval de cette parution. Livres donc mais aussi articles dans la presse écrite, bandes dessinées dans des revues, reportages pour la télévision, et parfois même fictions cinématographiques : les journalistes et leurs éditeurs semblent avoir intégré l'idée qu'en raison de l'évolution des pratiques culturelles, seul le choix de la transmédialité permet désormais de toucher l'ensemble des publics.

L'une des enquêtes les plus retentissantes publiées ces dernières années a montré à la fois que la presse écrite est encore capable d'accueillir de longs reportages, et que la valorisation d'une investigation minutieuse suppose aujourd'hui le recours à une pluralité de supports. Au cours de l'été 2020, le magazine Society a publié en effet, en deux volets, une enquête de 77 pages et de quelque 250 000 signes consacrée à Xavier Dupont de Ligonnès. Pierre Boisson, Maxime Chamoux, Sylvain Gouverneur et Thibault Raisse ont abordé cette affaire avec une rigueur et une prudence qui n'ont rien de commun avec l'habituel traitement des faits divers dans la presse spécialisée. Malgré leur refus de tout sensationnalisme, le succès de leur reportage a été à la fois foudroyant et durable : le quinzomadaire a dû être l'objet en urgence de plusieurs retirages, et le public s'est même arraché les rares exemplaires disponibles à des prix exorbitants sur les sites de ventes aux enchères. Les deux numéros se sont finalement vendus à environ 400 000 exemplaires, ce qui n'a pas empêché Society de republier cette enquête sous forme de livre à la fin de la même année. Et parce qu'une investigation réussie appelle désormais nécessairement de multiples variations, l'éditeur de Society a aussi annoncé que l'enquête de ces quatre journalistes serait bientôt adaptée sous la forme d'une série télé.

Exemple moins connu mais tout aussi révélateur, l'enquête menée récemment par trois jeunes journalistes sur la pédophilie dans l'Église illustre elle aussi le recours de plus en plus fréquent à des stratégies plurimédiatiques pour valoriser un reportage. Daphné Gastaldi, Mathieu Périsse et Mathieu Martinière ont en effet consacré une investigation de grande ampleur aux crimes commis par des prêtres catholiques, et aux complicités dont ces derniers ont longtemps bénéficié au sein de leur hiérarchie. Ce « Spotlight » français, comme il a parfois été désigné, a donné lieu en 2017 à la publication d'un livre intitulé Église, la mécanique du silence. Mais loin d'être conçu comme une publication isolée, l'ouvrage n'a été que l'une des déclinaisons de cette enquête au long cours. Au moment de la parution du livre, Mediapart en a ainsi publié les bonnes feuilles, en même temps que des articles complémentaires et des documents tirant parti des ressources du numérique. Les trois auteurs ont par ailleurs participé à un reportage télévisé sur le sujet diffusé le même mois, dans le cadre de l'émission « Complément d'enquête. »

Deux ans plus tard enfin, cette investigation a trouvé un nouveau prolongement par le biais d'un reportage graphique intitulé Briser le silence, consacré au travail des prêtres lanceurs d'alerte. Publié à l'automne 2019 dans La Revue Dessinée, cette nouvelle variation est symptomatique des liens de plus en plus étroits que le journalisme d'investigation a permis de créer- ou de recréer- entre le livre et la presse écrite. Le format du « mook » qui est celui de cette revue dit tout, en effet, de la volonté d'associer les avantages d'un ouvrage continu et celui d'un magazine. Comme suffirait à le montrer cet exemple, le succès des livres publiés par des journalistes d'investigation ne saurait par conséquent être considéré comme une preuve du déclin de la presse écrite. Il est plutôt révélateur de l'entrée dans une ère marquée, plus que jamais, par une complémentarité entre les modes de publication et par une circulation généralisée entre les médias.

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