Centenaire de 1914

Sur le pied de guerre

Poilus dans les tranchées en 1916. Tableau du peintre français Jean Droit (1884-1964). - Photo Louis BERTRAND/KEYSTONE-FRANCE

Sur le pied de guerre

Ils sont prêts pour le centenaire : les éditeurs marquent l’anniversaire de la Première Guerre mondiale avec une production particulièrement riche et variée. Personne n’a voulu faire l’impasse sur une commémoration qui donnera lieu à une profusion d’événements. Avant la bataille en librairie, tour d’horizon des principales publications à venir.

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Par Catherine Andreucci
avec Créé le 17.10.2013 à 18h49

Ah, le centenaire de 1914… Il est dans l’esprit de tous les éditeurs, qui fourbissent leurs armes depuis de longs mois, voire plus d’un an. Certains ont pris de l’avance dès le premier semestre, mais c’est à la rentrée que va déferler l’avalanche de livres sur la Première Guerre mondiale. Car il s’agit d’être prêt pour les Rendez-vous de l’histoire à Blois, du 10 au 13 octobre, qui auront pour thème « La guerre », moment clé du lancement des commémorations orchestrées par la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale, mise en place en 2012 par le gouvernement.

Histoire bien sûr, mais aussi beaux livres, témoignages, atlas, poches, rééditions… Les éditeurs vont décliner 14-18 à l’envi et tenter de se distinguer (1). Plusieurs ont décroché le label de la Mission du centenaire, qui s’associe à un certain nombre de titres. D’autres, comme Les Arènes, ont noué des partenariats exclusifs avec les radios qui coéditent leurs beaux livres. L’ampleur des événements à venir rappelle le bicentenaire de la Révolution française en 1989, qu’avait présidé Jean-Noël Jeanneney, même si les débats s’annoncent moins polémiques. L’historien, ancien président de la BNF, livre d’ailleurs des « réflexions sur un centenaire » dans La Grande Guerre, si loin, si proche (Seuil).

Une somme, labellisée par la Mission, va s’imposer : La Première Guerre mondiale paraît en octobre en France, chez Fayard, et au Royaume-Uni, dans la prestigieuse collection « Cambridge History ». Réalisée sous la direction de Jay Winter, professeur à Yale, avec le Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne (Somme), elle propose, en trois volumes de près de 900 pages chacun, une « perspective globale » du conflit : Combats (premier volume dirigé par Annette Becker), Etats (avril 2014) et Sociétés (octobre 2014). Dans une autre optique, La Grande Guerre : carnet du centenaire d’André Loez et Nicolas Offenstadt a été conçu par Albin Michel et la Mission du centenaire pour offrir à un large public un panorama synthétique du conflit mondial, nourri des recherches les plus récentes.

Nouvelles approches.

«L’essentiel du renouvellement historiographique a eu lieu il y a une vingtaine d’années, autour de l’école de Péronne et d’une historiographie culturelle du conflit, rappelle Séverine Nikel, responsable du secteur histoire au Seuil. Mais il reste encore des points aveugles et des sujets neufs. » Elle publie ainsi Tous unis dans la tranchée ? 1914-1918, les intellectuels rencontrent le peuple de Nicolas Mariot qui « interroge les habituelles analyses de la Grande Guerre comme creuset d’une osmose passagère entre groupes sociaux ». Emmanuelle Cronier s’est intéressée aux Permissionnaires dans la Grande Guerre (Belin), Hervé Guillemain et Stéphane Tison écrivent Du front à l’asile (Alma), Eric Alary a analysé La Grande Guerre des civils (Perrin), Rémi Dalisson s’est penché sur le 11 novembre : du souvenir à la mémoire (Armand Colin). Benjamin Gilles a exploré les Lectures de poilus (Autrement). Jean-Michel Steg relate Le jour le plus meurtrier de l’histoire de France : 22 août 1914 (Fayard). L’adieu à l’Europe : l’Argentine et le Brésil face à la Première Guerre mondiale d’Olivier Compagnon inaugure chez Fayard une nouvelle collection, « L’épreuve de l’histoire ». La collection « Les journées qui ont fait la France » chez Gallimard s’enrichit de Verdun, 21 février 1916 de Paul Jankowski. Jean-Yves Le Naour livre 1915 chez Perrin. Les origines du conflit seront examinées par Margaret Mac Millan (Vers la Grande Guerre : comment l’Europe a renoncé à la paix, Autrement) et Christopher Clark (Les somnambules, Flammarion). Tallandier propose Foch chef de guerre d’Elizabeth Greenhalgh, Un poilu nommé Charles de Gaulle de Frédérique Neau-Dufour, et le Journal, resté inédit, que le médecin Maurice Bedel a tenu au front avant de devenir écrivain et de recevoir le prix Goncourt en 1927 (préface de Philippe Claudel). Historien phare de l’école de Péronne, Stéphane Audoin-Rouzeau a choisi de retracer la façon dont la Grande guerre a marqué de son empreinte trois générations de sa famille dans Quelle histoire : un récit de filiation (1914-2014) (« Hautes études », EHESS-Gallimard-Seuil).

Pour 2014, on annonce déjà L’histoire religieuse de la Grande Guerre par Xavier Boniface (Fayard), La camaraderie au front d’Alexandre Lafon (Armand Colin), Chroniques culturelles de l’avant-guerre, version longue du feuilleton de Michel Winock qui paraît dans L’Histoire depuis janvier (Seuil). Chez Albin Michel, Hélène Monsacré, qui réédite en octobre Les fantassins du Chemin des Dames de René-Gustave Nobécourt avec une préface de Jean-Noël Jeanneney, travaille avec le philosophe Heinz Wismann à La fabrique idéologique de l’ennemi, mettant en miroir des textes d’intellectuels et de savants français et allemands.

Les livres illustrés seront en première ligne en librairie. Le best-seller de Jean-Pierre Guéno, Paroles de poilus, dont Librio publiera le 2e volume, devient Les poilus, un coffret de fac-similés aux Arènes, qui ont programmé deux autres albums : Jours de guerre 1914-1918 expose 800 photos inédites du fonds du journal Excelsior, analysées par Jean-Noël Jeanneney, et le coffret La Grande Guerre en relief : 1914-1918 à partir des photographies de la collection de Jean-Pierre Verney. Le Seuil a adapté La Grande Guerre expliquée en images d’Antoine Prost, et First La Première Guerre mondiale illustrée pour les nuls de Jean-Yves Le Naour. Hachette Pratique a sélectionné les meilleures pages de l’Almanach Vermot de 1914 à 1918 et les imprime en fac-similé. Le touchant Carnet de poilu, dessiné à l’époque par Renefer pour raconter la vie dans les tranchées à sa fille de 8 ans, paraît chez Albin Michel. Depuis dix ans, il sert de support au concours « Les petits artistes de ma mémoire » pour les élèves de CM1 et CM2, qui sera relayé auprès des enseignants par Magnard, filiale d’Albin Michel.

Profusion et interrogations.

La Grande Guerre a tant innervé la littérature que cette dernière aura une place de choix. En cette rentrée, le nouveau roman de Pierre Lemaitre qui plonge précisément dans le conflit est déjà remarqué (Au revoir là-haut, Albin Michel). La Table ronde publie deux ouvrages autour de Maurice Genevoix, labellisés par la Mission : une correspondance avec Paul Dupuy du 28 août 1914 au 25 avril 1915, et des textes évoquant La ferveur du souvenir. Gallimard programme la Correspondance entre Guillaume Apollinaire et Madeleine Pagès, et réédite les classiques de son fonds en Folio, qui accueille aussi Ecrits pacifistes de Jean Giono, Le feu d’Henri Barbusse, Après et Les camarades d’Erich Maria Remarque (2014), tandis qu’Antoine Compagnon a réalisé une anthologie inédite, La Grande Guerre des écrivains (2014) en Folio Classique. Le Livre de poche rassemble cinq œuvres emblématiques en un volume, Les croix de bois de Roland Dorgelès, La peur et Crapouillot de Gabriel Chevallier, Orages d’acier d’Ernst Jünger et A l’Ouest rien de nouveau d’Erich Maria Remarque. En poche, notons aussi la réédition des Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918 avec une nouvelle préface de Rémy Cazals (La Découverte).

Face à cette profusion, des interrogations se font jour sur l’après-2014. «La grande peur des éditeurs est que ce centenaire tue définitivement 1914, estime Fabrice d’Almeida, directeur littéraire pour l’histoire chez Fayard. Et qu’il se passe ce que l’on avait constaté avec la Révolution française : un effet de saturation après 1989, lorsqu’il est devenu très difficile de publier d’autres travaux d’historiens. » Pour Xavier de Bartillat, P-DG de Tallandier, « il est évident qu’il y aura un phénomène de ralentissement. Mais je ne crois pas que ça asséchera le sujet, en raison de la proximité de la Grande Guerre dans les familles. Il y a encore des lettres dans les greniers, il y a les monuments aux morts. La Révolution est un événement plus lointain et plus clivant. » Comme le rappelle Stéphane Bureau, directeur éditorial d’Armand Colin, « d’autres pans d’histoire restent à creuser, notamment en histoire sociale. On peut aussi attendre des regards croisés franco-allemands ». De quoi alimenter les tables des librairies d’ici à 2018. <

(1) Voir notre bibliographie complète sur Livreshebdo.fr.

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