Entretien

Zep : "Comme c'est confortable de faire des livres !"

Zep : "Comme c'est confortable de faire des livres !"

Lancé le 30 août à 1,2 million d'exemplaires, le 13e Titeuf sera le best-seller BD de l'année. Mais au cours des quatre ans qui le séparent du précédent album, l'auteur a élargi son champ : le cinéma avec Titeuf, le film, des BD plus pour adultes comme Happy sex et Carnet intime, et même une histoire réaliste sur laquelle il travaille actuellement. Tour d'horizon.

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Créé le 08.10.2014 à 20h37 ,
Mis à jour le 09.10.2014 à 17h31

On le rencontre à la mi-juin au bar discret d'un palace parisien où son éditeur, Glénat, lui a calé deux jours de rendez-vous avec la presse. Philippe Chappuis, dit Zep, prépare le lancement, dès le 30 août à 1,2 millions d'exemplaires, de son 13e Titeuf, A la folie !. Quatre ans après le tome précédent, le nouvel album de l'auteur suisse est déjà assuré de s'imposer comme la meilleure vente BD de l'année.

Photo OLIVIER DION

Livres Hebdo - Quelle tonalité avez-vous voulu donner à ce nouveau Titeuf ?

Zep - Chaque album tourne autour d'un événement. Celui-ci, dans lequel Titeuf a une nouvelle amoureuse, même si toutes les histoires ne sont pas liées à ce thème, est plus joyeux, moins sombre que le précédent où le père de Titeuf faisait une dépression. La question qui préoccupe le plus les lecteurs de la série est de savoir si cela va un jour marcher entre Titeuf et Nadia. Bien sûr que non : il n'y a a pas de raison, après tout ce temps, qu'elle s'intéresse à lui. Et s'il s'intéresse à elle, c'est parce qu'elle est inaccessible... J'avais envie que quelqu'un vienne bouleverser le jeu. Cette grande fille arrivant d'un pays en guerre et dont la famille a été massacrée est forcément entourée d'un certain mystère. Et avec elle, pour la première fois, une fille s'intéresse à Titeuf.

Arrivé au 13e titre de la série, avez-vous plus de mal à trouver des idées ?

C'est plus difficile parce que j'en ai fait beaucoup, mais c'est aussi plus facile parce que je connais bien les personnages. Il m'arrive parfois de réaliser que j'ai déjà exploité certains thèmes et, dans ce cas, je jette. Je ne pourrais pas faire 50 albums de Titeuf ; mais je dois reconnaître qu'au départ je n'aurais jamais imaginé en faire 13 !

Quatre ans séparent cet album du précédent. Vous avez dû attendre d'avoir terminé Titeuf, le film pour vous y mettre ?

Beaucoup d'idées, que je ne pouvais pas utiliser pour Titeuf, le film [sorti sur les écrans en avril 2011, NDLR], ont émergé pendant sa préparation. Mais, finalement, je n'ai pu exploiter que deux gags et il m'a fallu tout écrire. A chaque fois, la réappropriation du personnage est plus difficile. Je n'écris pas un Titeuf comme un autre album : il y a un mimétisme, je me mets dans la peau de Titeuf, et cela ne marche pas du premier coup. Cette fois, j'ai passé quelques semaines à "faire du Titeuf" avant d'être vraiment Titeuf. Mais une fois lancé, tout va très vite.

Que peut-il encore arriver à Titeuf ? Grandir ?

Grandir, non. Son intérêt est d'être un préadolescent ; sinon, ce serait un autre personnage. Trouver des sujets n'est pas une difficulté en faisant un album tous les deux ou trois ans. Le problème, c'est ma capacité à redevenir un préadolescent tous les deux ou trois ans ! Je ne suis pas sûr que j'arriverai toujours à le faire.

Quel bilan tirez-vous de votre travail sur Titeuf, le film ?

Que c'est confortable de faire des livres ! C'est très intéressant et excitant de diriger des équipes de 700 personnes, mais il y a de grosses contraintes techniques et logistiques : je ne tiens pas particulièrement à le refaire. J'aime la solitude, la liberté. En BD, on peut modifier des choses au dernier moment, changer une couleur. Sur un film, on ne peut pas, et c'est assez frustrant.

Né dans la BD, Titeuf n'a-t-il pas désormais une existence indépendante de son support d'origine ?

Il y a eu du théâtre, des marionnettes, et je travaille sur les pitchs originaux d'une nouvelle série de dessins animés prévue pour 2013. Quand un personnage a du succès, il déborde partout. Mais cela demeure des déclinaisons, la bande dessinée reste la base.

Quelle place occupent dans votre travail vos autres créations pour enfants, comme Captain Biceps ?

Je serais vraiment un crétin si je m'ennuyais dans un métier pareil. Aussi, je travaille dans une perpétuelle réaction, en essayant de caser un autre projet entre deux albums, de telle sorte que je me renouvelle et que cela reste amusant pour moi. Car quand j'ai dessiné trente-six fois la salle de classe de Titeuf, j'en ai assez ! Cette fois, j'ai enchaîné avec un scénario, aujourd'hui terminé, des Chronokids [dessin de Stan et Vince, NDLR]. Et je travaille sur une histoire réaliste.

Vous êtes donc sur une piste totalement nouvelle pour vous ?

Ça me change ! Pour la première fois, il s'agira d'une histoire pas drôle, plutôt pour adultes, qui tournera autour du deuil. J'en ai fait 20 pages. J'attends d'avoir un peu plus avancé pour la proposer à un éditeur.

Depuis quatre ans, vous avez beaucoup élargi votre champ avec Happy sex (Delcourt, 2009), qui a été un très gros succès, ou Carnet intime (Gallimard, 2011). Marre de Titeuf ?

Forcément, je vieillis un peu, mais l'exercice qui consiste à redevenir préado pour écrire Titeuf fonctionne encore. En revanche, je me sens de plus en plus prêt à écrire d'autres choses, plus pour adultes comme Happy sex, ou plus humaines comme Carnet intime.

Est-ce une difficulté de travailler parallèlement pour enfants et pour adultes ?

Cela ne me pose pas de problème en tant qu'auteur, d'autant qu'à part Happy sex, "réservé aux adultes", je n'ai jamais vraiment eu le sentiment de faire des livres spécialement pour enfants ou pour adultes. C'est plutôt un problème éditorial d'identification du lectorat.

Mais si vous avez plusieurs éditeurs, n'est-ce pas pour que chacun soit en adéquation avec chaque type de création ?

Oui, mais pas tant en fonction du lectorat qu'en fonction du catalogue de l'éditeur. Je n'ai pas envie que Carnet intime soit perçu comme Titeuf 13. Cela peut aider en termes de diffusion, mais cela risque de décevoir les lecteurs. J'ai envie que le lecteur achète chaque livre pour ce qu'il est et non dans un esprit de collection.

Comment choisissez-vous vos éditeurs ?

Pendant longtemps, j'ai eu le sentiment de pratiquer une sorte de tourisme éditorial. J'avais une vraie curiosité pour la manière dont les différents éditeurs travaillaient, cela m'aidait à savoir ce que je voulais ou pas. Aujourd'hui, ceux chez qui je reste sont ceux dont je suis content. Beaucoup savent mettre en valeur un livre lors de sa sortie. Ceux qui savent l'exploiter sur la durée sont plus rares. J'ai vendu 50 000 exemplaires de Découpé en tranches (Seuil, 2006) quand il est paru, et seulement 40 l'an dernier...

Comment percevez-vous l'évolution de la bande dessinée ?

Ce qui se passe aujourd'hui est beaucoup plus intéressant qu'à l'époque où j'ai démarré. Je faisais alors un constat un peu triste, car ce qui dominait c'était le remake de Blake et Mortimer, on revisitait le patrimoine. Quand j'ai créé Titeuf, presque en même temps d'ailleurs que la déferlante du manga qui a aussi fait du bien en donnant une bonne fessée à la BD franco-belge, il avait un côté transgressif, il était un peu punk. Il y a eu des couvertures de magazine du type "Faut-il interdire Titeuf ?", "Pour ou contre Titeuf ?". Aujourd'hui, contrairement à leurs prédécesseurs qui ont grandi entre Hergé et Franquin, les nouveaux auteurs ont une culture BD plus diversifiée. Ils n'ont pas tous les mêmes papas et c'est beaucoup mieux, même si à Angoulême, à l'Académie des Grands Prix, il y en a encore qui refusent de primer un auteur japonais sous prétexte qu'"ils nous ont chassés des librairies".

Mais désormais Titeuf est devenu un classique ?

J'essaie qu'il soit toujours surprenant et iconoclaste mais, maintenant, on s'attend à ce qu'il le soit ! Cela dit, c'est plutôt confortable, et c'est dans l'ordre des choses. Et pour rester iconoclaste, il me suffit de faire d'autres choses.

Comment appréhendez-vous le numérique pour vos créations ?

Les éditeurs sont concernés car il y a un enjeu économique. Mais, en tant qu'auteur, je ne vois pas là de quoi s'exciter. En 2013, pour les 20 ans de Titeuf, on va sortir tout Titeuf en numérique. C'est bien que cela existe. Mais je serai mort avant que la bande dessinée en volumes imprimés disparaisse. Les logiques ne sont pas les mêmes que pour le roman ou la presse. J'ai vendu 400 000 exemplaires d'Happy sex sur papier, et moins de 100 en numérique...

08.10 2014

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