Saga

Vivendi / Lagardère : 2002-2004, Poker-menteur et gueule de bois (2/5)

Patron de Vivendi après l'éviction de Jean-Marie Messier, Jean-René Fourtou, est chargé de vendre à la découpe le groupe aux résultats financiers catastrophiques

Vivendi / Lagardère : 2002-2004, Poker-menteur et gueule de bois (2/5)

En 2002 s’ouvrait le long processus de rachat de Vivendi universal publishing (Vup, devenu Editis) par le groupe Lagardère. 2 ans de tractations ont suivi, bouleversant le paysage éditorial français. Retour, au fil des archives de Livres Hebdo, sur ce feuilleton qui résonne de manière étrangement familière aujourd’hui. 

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Par Pierre Georges
Créé le 10.12.2021 à 18h54

C’est acté. Après de folles semaines de rumeurs et d’agitations en coulisse (lire le premier épisode de la série : Folles rumeurs et grandes manœuvres), Vivendi Universal Publishing (Vup) est finalement cédé au groupe de Jean-Luc Lagardère. Nous sommes le 25 octobre 2002 et Livres Hebdo titre ainsi son n°487 : Lagardère vite et Vup : Chirac offre Vup à Lagardère. « Comme en 1980 lorsque VGE lui avait offert sur un plateau Hachette, Jean-Luc Lagardère vient de mettre la main sur Vup, grâce à Jacques Chirac, en un raid éclair mené de main de maître qui laisse admiratif mais soulève de nombreuses inquiétudes », résume-t-on dans nos colonnes.
 
Gueule de bois générale

Saint-Germain-des-Près entre en ébullition, ce « prix littéraire » qui la tient en haleine depuis des semaines « éclipse le Goncourt », écrit notre rédacteur en chef de l’époque, Pierre-Louis Rozynès. « La vente de Vup et plus globalement le sauvetage de Vivendi prennent des airs de retraite de Russie », ajoute-t-il. Et finit d’estomaquer les professionnels du livre, qui se réveillent « avec la gueule de bois ». Les premières réactions sont amères. « Le choix s’est porté sur le candidat qui répond le moins aux attentes de la profession, notamment des libraires indépendants qui pâtissent d’ores et déjà, sur des points, de la politique de ce groupe », s’indigne le Syndicat de la libraire française. Et que dire des éditeurs, aussi sonnés qu’inquiets ?

Déjà à l’époque, Antoine Gallimard comparait l’évènement à « un effet de souffle ». « Les termes de la concurrence sont tout à fait déséquilibrés. J’irai avec certains indépendants à Bruxelles pour porter ce dossier », lançait-il. A peu de chose près les mêmes mots que le même homme prononce aujourd’hui alors que Vivendi s’apprête à reprendre Lagardère. « Nous avons tous la gueule de bois car nous ne pensions pas qu’Hachette puisse remporter Vup. Les salariés de Vuef [Vivendi Universal Education France] s’inquiètent du démantèlement du groupe qui paraît inévitable. Et qui dit démantèlement dit perte des acquis sociaux et perte d’emplois. De plus, la réputation d’Hachette sur le plan social n’est pas particulièrement bonne », craignait aussi Carl Aderhold, éditeur chez Larousse. Pour beaucoup, il s’agit déjà d’un changement de régime pour le monde de l’édition. « Hachette pèse désormais un poids inédit, un poids qu’aucun groupe n’a jamais pesé dans l’édition occidentale depuis l’invention de l’électricité », résume Pierre-Louis Rozynès.

Rendez-vous à Bruxelles

Le rachat acté, débute alors un deuxième acte rarement commenté jusqu’à présent : l’analyse de la fusion par les autorités de la concurrence européenne. Un deuxième acte qui, dans Livres Hebdo n°488 du 1er novembre 2002, « s’ouvre sous les meilleurs auspices pour Lagardère » mais qui est aussi synonyme d’une période intermédiaire « majeure puisqu’en sortira dessiné le nouveau paysage de l’édition ». Plusieurs hypothèses sont alors soulevées pour l’avenir de Vup. « Répartir, après en avoir parfois redéfini le périmètre, les maisons au sein d’un grand Hachette Livre, ou bien maintenir deux concurrents devant la difficulté technique de les fusionner sans abîmer le marché », analyse Pierre-Louis Rosynès.
 
Fusion totale, maintien des deux sociétés « soeurs », les hypothèses techniques sont soulevées dans nos pages tout comme les éventuelles cessions, notamment des activités scolaires, internationales ou de la distribution. Sans oublier l’épineuse question de la gouvernance. Derrière Arnaud Lagardère et Jean-Louis Lisimachio, circulent les noms d’Alain Kouck, Pierre Dutilleul, Charles Vallée, Frédérique Bredin ou encore Bertrand Eveno.

Une fête surréaliste

Fin novembre, les auditions débutent à Bruxelles. Tour à tour sont reçus les éditeurs indépendants opposés au rachat de Vup par Lagardère, les représentants des libraires français, belges et francophones, puis ceux de Lagardère et d’Hachette. Gallimard, Le Seuil et La Martinière font alors voyage commun jusqu’à Bruxelles et portent d’une voix les mêmes inquiétudes. Un dossier juridique pour montrer les futurs abus de position dominante, notamment dans les circuits de distribution, est monté.

« On est tous en train de jouer au poker menteur. Sait-on d’ailleurs si la moindre chose a été signée entre Lagardère et Vivendi ? », glisse perfidement dans les colonnes de notre numéro 491 un éditeur présent à la table des négociations. Du côté de la direction générale de la concurrence européenne l’objectif est alors clair : rendre un avis dans les jours à venir pour boucler le dossier avant la fin de l’année 2002… Et du côté de la direction de Vivendi, on répète sans relâche que « rien ne change ». Une fête « surréaliste » est donnée à l’Olympia le 2 décembre. La journaliste Christine Ferrand décrit alors l’étonnement général « de voir Agnès Touraine (à la tête de Vup) danser gaiement à la fin de la soirée après avoir assuré que le rachat par Lagardère n’était pas une mauvaise solution ».
 
Dans le prochain épisode de cette saga Vivendi-Lagardère : entre tensions, disparitions et débarquements, le ton du feuilleton se durcit.
 

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