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Dans les Antilles, la difficile réalité des librairies généralistes

L'île Terre-de-Haut, en Guadeloupe - Photo Bertrand Bodin - AFP

Dans les Antilles, la difficile réalité des librairies généralistes

Délais d'acheminement des livres, prix plus élevés, pression des grandes surfaces... dans les Antilles, les librairies généralistes ferment plus qu’elles n’ouvrent. À Saint-Barthélemy et Saint-Martin, en Guadeloupe et en Martinique, elles ne sont plus qu'une poignée. 

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Par Marie-Agnès Laffougère
Créé le 28.02.2025 à 17h30

Début février, la librairie Prezans Kreyol annonçait sur ses réseaux sociaux sa fermeture en raison de difficultés financières. Il y a trois mois, cette librairie, pilier de la culture littéraire créole en Martinique, s'était déjà transformée en association et avait lancé une cagnotte en ligne pour tenter de survivre, en vain. Sept ans après la fermeture de la librairie historique Alexandre et deux ans après celle du Papillon Bleu, la Martinique ne compte plus que deux librairies indépendantes généralistes, une enseigne Fnac et un Cultura. « À mon ouverture, il y avait sept librairies généralistes », confirme Nathalie Clowdis, l'une des deux libraires indépendantes avec Anolivres, basée à Ducos, dans le sud de la Martinique.

Fermetures progressives des librairies généralistes 

Le constat est le même dans toute la région. En Guadeloupe, deux librairies généralistes résistent face à deux Fnac et un Cultura. « Les librairies sont fragilisées et peu nombreuses. En dix ans, plus de 25 librairies ont fermé, contre une dizaine d'ouvertures », souligne Serge Lestrille, co-responsable d'une enquête sur la chaîne du livre dans les îles de la Guadeloupe en 2023. L’affaiblissement est similaire à Saint-Barthélemy et Saint-Martin. À Saint-Barthélemy, une librairie indépendante, La Case aux Livres, et deux librairies-papeteries accueillent les clients. Aucune grande surface spécialisée ne s’est implantée. Idem à Saint-Martin, où deux librairies indépendantes vendent des livres généralistes, des manuels scolaires et de la papeterie pour équilibrer leurs finances.

L'équipe de la librairie Point Lire, dans la commune du Moule, en Guadeloupe
L'équipe de la librairie Point Lire, dans la commune du Moule, en Guadeloupe- Photo DR

Partout, on trouve « de nombreuses librairies religieuses qui se maintiennent, sans soutien des directions des affaires culturelles ou du Centre national du livre », précise Nathalie Erny, conseillère Livres et lecture à la DAC Guadeloupe. Il existe six librairies religieuses en Martinique et trois en Guadeloupe. Une abondance que Johan-Hilel Hamel, directeur des affaires culturelles de Martinique, explique par « la présence encore très forte de la religion catholique. » Serge Lestrille constate également que les Maisons de la presse (quatre en Guadeloupe et trois en Martinique) consacrent des rayons entiers au religieux, au milieu des magazines et de la vente de tabac et de stylo.

Le coût de l’éloignement géographique

Ces spécificités sont liées aux difficultés économiques auxquelles sont confrontés les libraires antillais. Malgré la loi Lang, le prix du livre est 15 % plus élevé en Guadeloupe, en Martinique, à Saint-Barthélemy et à Saint-Martin (hors livres scolaires). « Concrètement, un livre vendu 10 euros dans l’Hexagone coûte 11,50 euros en Guadeloupe », rappelle Nathalie Erny. Pourtant, pour Jean-Claude Malaud, responsable de la librairie Kazabul en Martinique depuis 2012, le livre reste « un des produits les moins chers sur l’île » où le coût de la vie est de 19 à 38 % plus élevé que dans l’Hexagone.

Deux facteurs principaux sont mis en avant : le coût de l’acheminement et les délais de livraison.  « Les aides au transport, accordées par le ministère de la Culture via la Centrale de l’édition, portent majoritairement sur le transport maritime, impliquant un délai de livraison moyen de cinq semaines », clarifie la conseillère Livre de la DAC Guadeloupe. Gilles Simeon, gérant de la librairie La Ramure en Guadeloupe, résume : « Si je commande par avion, le prix au kilo passe de 4 à 2,4 euros grâce aux aides, et les livres arrivent en dix jours. Par bateau, le transport est gratuit, mais la livraison prend cinq à six semaines. »

S’ajoutent à cela la taxe et l’octroi de mer. Instaurée sous l’Ancien Régime, la taxe régionale de l’octroi de mer s’applique à tous les produits importés ou non dans certaines régions d’Outre-mer. « La TVA est minorée à 2,1 % mais l’octroi de mer s’élève à 2,5 % en Guadeloupe et 1,5 % en Martinique », développe Nathalie Erny. Gilles Siméon déplore : « Face aux marges très fines, je dois vendre des produits à plus forte marge comme la papeterie. » À la librairie des Isles à Saint-Martin, la gérante Vanessa Benaziz regrette qu’aujourd’hui, « un seul livre sur trois est acheté en librairie tandis qu’Internet et les ebooks remplacent les deux autres. » Beaucoup font aussi des provisions dans l’Hexagone et bourrent leurs valises de livres moins chers avant de rentrer dans les Outre-mer.

Des territoires spécifiques

L’impossible réactivité et les conditions économiques particulières imposent donc une gestion rigoureuse. Vanessa Benaziz parle d’un « budget gymnastique » : « La rentrée scolaire exige une organisation titanesque en amont. Il faut savoir répondre à la demande sans être en surstock non plus. » Nathalie Clowdis ajoute : « Gérer ses stocks et sa trésorerie sont les clés pour pouvoir tenir. Je ne peux pas toujours commander les nouveautés et je dois payer les fournisseurs avant réception des livres, alors je fais en sorte de ne pas avoir à retourner. » Elle a pourtant dû le faire récemment pour des livres scolaires après trois ans en rayon : « Pour 20 kilos de livres, j’ai payé 97 euros par Colissimo, c’est énorme. »

Face aux prix élevés, la conjoncture économique reste difficile. En corrélation avec la baisse démographique, Jean-Claude Malaud constate un déclin des lecteurs en Martinique : « En dix ans, nous avons perdu l’équivalent d’une ville de 20 000 habitants. Les étudiants partent en métropole et l’île s’appauvrit. » Jessica Oublié, coordinatrice régionale de l’Agence nationale de lutte contre l'illettrisme confirme : « En 2023, en Guadeloupe, 20 % de la population était en situation d'illettrisme, contre 7% dans l’Hexagone. »

Un besoin d’engagement politique

Pour rester attractif, la librairie Kazabul s’est donc diversifiée : à côté des BD et mangas trônent des éditions des livres d’Aimé Césaire ou Frantz Fanon. « Le livre créole est dynamique et en constante évolution. Il bénéficie d’un large intérêt local, particulièrement dans nos territoires, où la culture créole est un élément fondamental de l’identité », affirme Christian Coppet, directeur de Cultura Martinique.

La littérature a longtemps été le « potomitan » [pilier central en créole] de ces territoires. Pour que cette richesse culturelle, littéraire et historique continue de rayonner, des moyens politiques peuvent être mis en œuvre.

« La DAC soutient les auteurs via leurs éditeurs (aide à la création), et ponctuellement les libraires indépendants (aide au mobilier et à l’animation) », rappelle Nathalie Erny. Les collectivités territoriales pourraient aussi soulager les librairies indépendantes en augmentant leur budget « Acquisitions » qui est de seulement 1,57 euro par habitant en Guadeloupe, inférieur aux 2 euros préconisés par le ministère de la Culture.

Aucune librairie des Antilles n’a par ailleurs le label LIR et ne peut disposer des aides du CNL. Elles pourraient cependant bénéficier d’une aide des conseils régionaux. En Guyane et à la Réunion, pour soutenir la chaîne du livre, l’octroi de mer a été supprimé sur ces produits. Néanmoins, l’enquête diligentée en 2023 par la DAC Guadeloupe a permis de mettre en lumière cette solution. Une agence culturelle régionale est en cours de création entre la DAC Guadeloupe et la direction des affaires culturelles de Martinique. Elle devrait voir le jour courant 2025 et aura pour mission un volet Librairie dont une partie sera consacrée à la formation professionnelle.

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