1er février > roman Allemagne > Husch Josten

Jamais un coup de dé n’abolira le hasard. La formule mallarméenne prévient contre toute tentative d’expliquer un coup de bol par une quelconque raison métaphysique. Caren, l’héroïne de Wittgenstein à l’aéroport de la romancière allemande Husch Josten, a frôlé la mort à deux reprises. La première fois à New York. Lors de l’attentat du 11-Septembre, elle faisait un stage à la chaîne WABC TV, sise dans l’une des Tours jumelles, et avait décidé de descendre acheter des bagels peu avant que l’avion ne percute le bâtiment. La seconde, des années plus tard, visitant des amis à Boston, au cours de l’attaque qui eut lieu en plein marathon. Réchappée, elle ne cesse pas néanmoins, par son métier, de se rendre sur les lieux où le terrorisme a frappé. Attentats ratés de Londres en juin 2007, attentat contre le Mémorial de l’Holocauste à Washington en juin 2009, attentat contre le dessinateur danois Kurt Westergaard en 2010, carnage du néonazi Anders Breivik en Norvège en 2011… La liste donne le tournis, littéralement. Couchée dans son lit, elle a l’impression que le plafond lui tombe dessus. Phénomène d’hystérisation ? Culpabilité d’avoir échappé à la Faucheuse "injustement" : pourquoi les autres et pas elle ? Il y eut aussi, cette fois à Paris, Charlie Hebdo. Au cours de ce reportage, elle rencontre Julien, un photographe avec qui elle couche. Outre-Manche, elle a déjà quelqu’un, Ben. L’homme partage aussi sa vie avec Adelle qui est au courant de la relation entre elle et Ben, le trio fonctionne pourtant - chacun, farouchement jaloux de sa propre indépendance, s’accommode parfaitement de cette manière de ménage à trois. Caren ne demandait jamais rien à Ben, ne voulait rien savoir de sa vie sans elle. Après Julien, tout semble avoir changé. Elle aurait voulu connaître avec lui toutes ses premières fois. Etait-elle enfin amoureuse ? Retourner à Paris serait l’occasion d’en avoir le cœur net.

Son journal l’y envoie, juste après l’attaque du Bataclan. A l’aéroport, l’avion affiche du retard. Caren remarque un homme, "peut-être soixante-cinq ans", cheveux poivre et sel, la prunelle bleue, le front sérieux, il lit à mi-voix comme un acteur apprenant son texte : "Ce qui arrive, le fait, est l’existence d’états des choses, un état des choses est la liaison d’objets, et les objets sont quelque chose de simple, atomique, non composite." C’est du Wittgenstein. Dans la salle l’attente, on reste bloqué, tout laisse à penser qu’il se trouve parmi les passagers un terroriste. Entre la jeune femme et le lecteur de l’auteur de Tractatus logico-philosophicus se noue une conversation sur le hasard, le chaos du monde et notre insatiable besoin de justification. Sean J. Rose

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